La question des dynamiques population / environnement : vers un point de vue rationnel ?    

 

À l’occasion de la COP-23 et de la Lettre ouverte adressée par 15.364 scientifiques de 184 pays aux responsables politiques (Le Monde, 13 novembre 2017), la question des relations entre population et environnement, de la capacité de charge de la terre, et de l’optimum de population est relancée, une fois de plus depuis plus de deux siècles. Mais, les débats sur le sujet sont souvent flous et mal argumentés, et basés sur des concepts erronés ou sur des préjugés. Le but de cette lettre ouverte est d’apporter un éclairage nouveau à partir de quelques arguments phare, et de présenter un point de vue démographique autre que celui véhiculé par les médias, par certains groupes politiques, et par certaines institutions spécialisées.

1) Complexité des interactions avec l’environnement

Les relations entre population et environnement sont complexes. L’impact de la taille de la population mondiale sur les environnements a plusieurs dimensions. Thomas Malthus n’envisageait guère qu’une forme de limitation : la surface des terres arables et sa capacité à nourrir la population humaine. Depuis, nous atteignons les limites de capacité de charge à de nombreux niveaux : eau douce, ressources halieutiques, espaces habitables, énergies renouvelables, etc. Il faut aussi évoquer l’effet des fortes densités de population sur les conflits et les violences.

D’autre part, nous modifions les paramètres de l’environnement par nos propres actions : les émissions de gaz à effet de serre (dus à l’industrie, au chauffage, aux transports, etc.) ; leur impact sur le réchauffement climatique qui a de nombreuses conséquences (fonte des glaciers, fonte du permafrost et émissions de méthane, montée du niveau de la mer, chaleur excessive et impossibilité de résider dans certaines régions, etc.). À cela il faut ajouter les nombreuses pollutions associées aux processus industriels (sur l’air, la couche d’ozone, l’eau, les sols, les équilibres biologiques, la faune, la flore, les maladies émergentes), et les destructions de l’environnement physique qui ont un impact sur la biodiversité et l’existence de nombreuses espèces. Ces transformations sont directement liées au développement économique et indirectement à la population puisque c’est le développement économique qui permet la croissance démographique, et que l’augmentation de population induit un effet d’échelle.

2) Complexité des dynamiques démographiques

Au niveau macro, la prise de conscience de la question de la population par les intellectuels (universitaires, chercheurs), ainsi que par les institutions publiques et privées, date des années 1950, et a entrainé de nouvelles politiques publiques et des actions d’initiative privée, en particulier la mise en place des programmes de planning familial (dès 1952), et le développement de méthodes contraceptives efficaces, simples à utiliser, et sans danger (même si certaines ont eu des conséquences inattendues, comme la diffusion de perturbateurs endocriniens dans l’environnement). Les réactions ont donc été dans l’ensemble appropriées, même si elles ont été insuffisantes, notamment en Afrique et dans les pays les moins avancés. La récente conférence sur le planning familial qui s’est tenue à Londres en juillet 2017 (Family Planning Summit) a bien réitéré la pertinence de ces politiques et indiqué ce qui reste à faire.

3) La question de l’Afrique au sud du Sahara

L’Afrique sub-saharienne est la seule région du monde où la question démographique reste non-résolue, puisque les projections des Nations Unies prévoient une multiplication par 4 de la population à l’horizon 2100 (+ 3 milliards de personnes), alors que la population serait approximativement stable dans le reste du monde à partir de 2060. La principale raison est que les programmes de planning familial y ont été insuffisants au cours des 60 dernières années. Il faut cependant noter des évolutions favorables et rapides en milieu urbain, où la moitié de la transition de la fécondité a été réalisée entre 1975 et 2015 (passant de 6,0 à 4,0 enfants par femme), ainsi que plusieurs cas où la fécondité est déjà en-dessous du seuil de 2,0 d’enfants par femmes dans les villes (Afrique du Sud, Lesotho, Ethiopie, Ghana).

Mais en milieu rural les évolutions ont été lentes dans de nombreux pays, et dans certains la fécondité continue même à augmenter ou reste stagnante à des niveaux très élevés (> 7 enfants par femme), comme c’est le cas dans la plupart des pays d’Afrique Centrale (Niger, Tchad, Centrafrique, Congo-Brazza, Congo-Kinshasa, Gabon, Angola, Mozambique, Zambie, Ouganda).

Par ailleurs, les pays francophones d’Afrique ont été plutôt tardifs dans ce mouvement de maîtrise de la fécondité, même s’ils comblent leur retard ces dernières années. La cause principale en est la politique pro-nataliste héritée de la puissance coloniale, en particulier la loi française de 1920 interdisant la promotion de la contraception (conséquence de la guerre de 1914-1918). A cela s’ajoute le constat erroné fait en 1960, au moment des indépendances, quand on considérait l’Afrique comme sous-peuplée. Ce point de vue était en fait fallacieux : il ne prenait pas en considération les conséquences de la croissance démographique rapide à moyen terme : si la limitation des naissances avait commencé en 1960 comme dans les autres continents, le problème démographique ne se poserait plus en 2017. Ce constat ne prenait pas non plus en considération l’environnement. Or, les peuples africains avaient au cours des millénaires réussi à garder un excellent équilibre entre population et environnement, gardant suffisamment d’espace pour la forêt primaire et pour la faune sauvage. Tout ceci a été en grande partie détruit en un siècle, sous prétexte de maximiser le produit intérieur brut.

Les arguments souvent avancés liés au sous-développement (la pauvreté, l’éducation des femmes, l’autonomie des femmes, le régime patriarcal, etc.) sont tout aussi fallacieux et de mauvaises excuses pour ne pas agir. On sait cela depuis les années 1960 à partir d’exemples concrets (Thaïlande, Indonésie, etc.), et on dispose depuis de nombreux contre-exemples (Bangladesh, Iran, Pérou, Nicaragua, etc.): même dans les pays où la pauvreté est grande, où le niveau d’instruction des femmes est faible, où l’autonomie des femmes est limitée, on peut quand même avoir un impact et obtenir une maîtrise de la fécondité assez rapidement. Plusieurs exemples récents ont d’ailleurs confirmé ce résultat en Afrique (Madagascar, Rwanda, Ethiopie).

4) La question du choix des ménages et la seconde transition démographique

La maîtrise de la fécondité se joue avant tout au niveau des  ménages. La préférence pour des familles de petite taille (de 0, 1, 2, ou 3 enfants), avec une moyenne inférieure à deux enfants par femme, est la clé pour maîtriser à terme la croissance de la population. Le seuil symbolique de deux enfants par femme n’est cependant pas une panacée, même s’il a été plus ou moins la norme dans de nombreux pays dans la seconde moitié du 20ème siècle. On observe en effet de plus en plus une fécondité en-dessous du niveau de remplacement, phénomène qualifié de «  seconde transition démographique » et qui doit conduire à terme à une diminution de la taille de la population. Du point de vue de l’environnement, ce phénomène peut être considéré comme très favorable, et non comme un mauvais choix. Un bon exemple est celui du Japon, où la population a commencé à baisser depuis 2010. Une telle situation présente de nombreux avantages, mais aussi quelques inconvénients, en particulier le vieillissement de la population. Cependant les problèmes ainsi posés sont faciles à résoudre : glissement du système vers des âges plus élevés, avec une formation plus longue, une retraite plus tardive, une économie plus orientée vers les services aux personnes âgées, etc. Et ce vieillissement n’interdit pas non plus l’innovation, la preuve étant que le Japon est un des pays qui a produit le plus d’innovations ces 50 dernières années, grâce à une bonne gestion de l’économie et à la promotion de la recherche scientifique et technique.

5) Possibilité de réduction graduelle de la population

            Ces nouvelles situations de fécondité inférieure au seuil de remplacement des générations offrent la possibilité d’une réduction graduelle de la population mondiale. Le modèle de base de la transition démographique entre 1750 et 2100, avec explosion puis stabilisation de la population, reste naïf et cache cette possibilité. D’un point de vue historique, la croissance de la population n’a pas toujours été régulière, et on connaît plusieurs exemples de baisse rapide et importante de la population (l’Europe lors de la peste noire (1346-1350), les Amériques au 16ème siècle, l’Egypte lors des invasions successives, la Mésopotamie et le Sahara après la désertification, certaines îles du Pacifique, etc.). Certes, dans ces cas-là, il s’agissait d’évolutions brutales et involontaires, dues à des aléas climatiques, des guerres, des invasions, ou des épidémies. Mais on a maintenant la possibilité d’avoir une évolution douce, maîtrisée, vers un peuplement plus rationnel de la terre qui respecte les nombreux paramètres de l’environnement.

On peut donc envisager une baisse régulière de la population mondiale, à laquelle tout le monde gagnerait. Ainsi, avec un nombre moyen de 1,5 enfants par femme et une espérance de vie à 80 ans (comme au Japon ou à l’Ile Maurice), on obtient un taux de croissance négatif de –1,06% par an, qui permettrait de passer de 7 milliards en 2010 à 2,7 milliards en 2100, et 1 milliard en 2200. C’est une possibilité intéressante qui doit être sérieusement envisagée. Avec une population beaucoup plus faible, de nombreux problèmes actuels de l’environnement seraient immédiatement résolus (air, eau, énergies renouvelables, équilibres zones habitées / zone sauvages, biodiversité de la faune et de flore, etc.), sans parler des effets positifs sur la pauvreté et la sécurité.

Conclusions

Les principaux arguments pour maximiser la population sont les mêmes depuis des siècles: avoir une plus grande puissance économique ; avoir plus de soldats pour gagner les guerres (la chair à canons) ; disposer d’une main d’œuvre à bon marché (pour imposer des bas salaires et maximiser les profits) ; avoir une forte proportion de jeunes dans la population pour garantir le dynamisme (et les dominer), etc.

L’establishment démographique francophone se complait dans ces positions pro-natalistes traditionnelles, à la suite de prises de positions de personnes charismatiques telles que M. Alfred Sauvy, qui se plaisait à citer Maistre Jehan Bodin l’Angevin, penseur du 16ème siècle, qui a écrit quelques lignes sur la question démographique dans le chapitre sur la richesse économique de son ouvrage de 861 pages, intitulé « Les Six Livres de la République », publié en 1576 : « Or il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de sujets, trop de citoyens : vu qu’il n’y a richesse, ni force que d’hommes ». N’est-il pas temps d’envisager les choses différemment ? De privilégier qualité à quantité ? De privilégier les équilibres écologiques fondamentaux à la recherche du profit maximal ? D’avoir une attitude rationnelle et responsable plutôt que de courir à la catastrophe ?

 

Michel Garenne

Démographe

Révisé le 17/11/2017

 

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