Retour sur le « Jour du dépassement » de la France

 

Tous les ans, grâce aux travaux du Global Footprint Network, les médias alertent l’opinion publique lors du Jour du dépassement. Ce dernier indique la date où l’humanité a déjà consommé autant de ressources renouvelables que la planète peut générer en une année. En 2017, ce jour est tombé le 2 août (1). Etant donné que cela se produit tous les ans un peu plus tôt, la portée pédagogique de cet événement est indéniable.

Cette année le WWF a décidé de communiquer sur le « Jour du dépassement français » et dans le rapport fourni à cette occasion par l’organisation écologiste, on peut lire la chose suivante : « Si le monde entier émettait autant de carbone par ses activités, consommait autant de terres, utilisait autant de terrains bâtis que les Français, le Jour du dépassement planétaire (…) tomberait en 2018 le 5 Mai »… ce qui est parfaitement exact (2).

 

 

Cependant dans l’éditorial de Pascal Canfin (Directeur général du WWF France), on peut entre autres lire la chose suivante : « Depuis le 5 mai, la France est donc en déficit écologique ». Or notre pays a une capacité de production de ressources renouvelables par individu supérieure à celle de la planète (plus précisément notre biocapacité individuelle est de 2,9 hectares alors celle de la planète de 1,7). Il s’en suit que nous ne serons en déficit réel que vers la fin du mois de juillet (3). Malheureusement un certain nombre de médias ont utilisé cette dernière phrase pour titrer leur article. Citons Libération « Cette année, la France débute sa dette écologique le samedi 5 mai », L’Obs « Dès samedi, la France vivra écologiquement à crédit » ou encore L’Express « La France à crédit écologique dès samedi »… ce qui n’est donc pas exact. Parmi les seuls médias qui ont réussi à éviter l'écueil, on peut citer Le Monde dont le titre de l'article était « La France creuse sa dette écologique » et dont l'auteur Pierre Le Hir avait d'ailleurs pressenti le piège puisqu'on pouvait lire ceci : « Certes, l'empreinte écologique de la France est moindre, si on la rapporte à la biocapacité du territoire national »Il est clair qu'il ne s’agit là que d’une erreur d'interprétation, mais celle-ci a malheureusement pour effet d’entacher en partie le travail d’une organisation qui œuvre par ailleurs de façon fort utile.

De surcroît, la méthode de calcul choisie amène également à certaines aberrations. Par exemple, une des infographies du dossier cité plus haut, donne (en page 4) la date de ce fameux jour du dépassement pour un certain nombre pays et on voit par exemple apparaître le cas du Canada. Si ce jour a été aussi popularisé outre-Atlantique, espérons qu'il n’a pas été écrit la chose suivante : "Le Canada en déficit écologique dès le 17 mars", c’est-à-dire encore plus tôt que nous, car vu son immensité et sa faible population, ce pays produit plus de renouvelable qu'il n’en consomme en une année (16,2 ha > 8,8 ha). Il est donc un de ceux qui, par exemple, recyclent une partie du CO2 émis par les pays les plus pollueurs. Cette constatation n’a cependant pas pour but de vouloir minimiser l’empreinte individuelle excessive de nos amis canadiens et les efforts nécessaires pour la faire baisser. Maintenant, à l’autre bout du diagramme présenté ci-dessus, figure le cas de Maroc qui fait quasiment office de "meilleur élève" et qui pourtant a une empreinte égale au double de sa propre biocapacité (1,7 ha > 0,8 ha) et vit donc en partie sur le dos du reste de la planète !

Au-delà de ces imperfections, on regrettera le fait que dans ce dossier d’une trentaine de pages qui traite aussi de la planète dans son ensemble, le terme de "démographie" n’apparaisse pas une seule fois. Or, il aurait parfaitement eu sa place en page 11, où l’on peut lire ceci : « Le rendement accru de l’agriculture des dernières décennies, ayant ainsi conduit à une légère augmentation de la biocapacité mondiale, n’aura pas permis d’absorber le choc induit par l’explosion de l’empreinte écologique mondiale », car si choc il y a bien eu, il eut été intéressant d’expliquer qu’il a été uniquement dû à l’explosion de la population mondiale (qui a plus que doublée depuis 1960) et non à celle de l'empreinte individuelle qui est restée relativement stable depuis 1970, ce que l’on voit très bien sur le graphique (en rouge ci-dessous). Quant à la biocapacité mondiale, sa "légère augmentation" ne doit pas nous étonner, car elle provient du fait que nous vivons sur une planète aux dimensions et aux ressources renouvelables finies. Enfin, la baisse de la biocapacité individuelle (en vert) est due à cette relative stagnation de la biocapacité globale conjuguée là encore à l'explosion de la population. On rappellera à cette occasion qu’il est impossible de croître indéfiniment dans un monde fini.

Même déception lorsque sont présentées les courbes du Brésil et de l'Indonésie où le commentaire parle de « biocapacité mise à mal par déforestation importée », ce qui n’est pas entièrement faux mais n’est absolument pas la cause principale puisque ces pays ont essentiellement vu leur population tripler sur ce dernier demi-siècle.

Enfin, au terme du dossier, il est question de la « neutralité carbone » vers laquelle notre pays est censé se diriger pour le milieu de ce siècle, ce qui est évidemment un excellent objectif. Si nous y arrivons à cette date ou un peu après, à effectif constant et du fait entre autres de notre relativement faible densité de population (118 hab/km²), notre pays devrait encore disposer d’une biocapacité individuelle de 2,9 hectares. Ceci nous permettra de conserver un niveau de vie écologiquement compatible et tout-à-fait confortable. Par contre, des pays ayant une densité de population extrême comme le Bangladesh (1.100 hab/km²) ou l’Egypte (plus de 2.000 hab/km² hors déserts), et qui en conséquence ne disposent déjà plus respectivement que d’une biocapacité individuelle de 0,4 et 0,5 ha, eh bien ces pays n’auront pas cette chance et ce d’autant plus que leur population est encore amenée à fortement augmenter.

La démographie est une composante incontournable de l’écologie et ça n’est donc pas en la mettant sous le tapis qu’on résoudra les immenses défis environnementaux et sociaux qui attendent l’humanité.

 

 Denis Garnier (Président de Démographie Responsable)

 

(1)   Rapport Biocapacité Planète (1,7 ha) / Empreinte Planète (2,9 ha), fois 365

(2)   Rapport Biocapacité Planète (1,7 ha) / Empreinte France (5,1 ha), fois 365

(3)   Rapport Biocapacité France (2,9 ha)  / Empreinte France (5,1 ha), fois 365

 

 

 

Les illustrations proviennent du rapport du WWF cité plus haut


 

 

 

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